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Physique sociale

Vers 1995 il devint possible de publier des articles traitant de phénomènes sociaux dans certaines revues de physique, par exemple “Physica A” ou le “European Physical Journal B”. Cela marqua le démarrage d’une nouvelle branche de la physique habituellement désignée par le terme “éconophysique”. Cependant bien avant cette date il y eut des physiciens tels que Quételet, Pareto ou Montroll qui contribuèrent de façon significative au progrès des sciences sociales. Le terme de “Physique sociale” qui est le titre de l’un des principaux ouvrages de Quételet fournit un bon condensé de ce que l’approche des physiciens peut apporter a l’étude des phénomènes sociaux. C’est précisément l’objet de cette introduction que d’expliquer ce point.

La principale difficulté dans l’étude des phénomènes sociaux résulte de l’imbrication de plusieurs effets qui fait qu’il est difficile d’observer séparément l’influence de différents facteurs. Jusqu’au début du XXe siècle, cela fut aussi l’un des principaux obstacles que les physiciens eurent à surmonter. On peut rappeler à ce propos les études d’Alessandro Volta sur l’effet d’un courant électrique sur un muscle de grenouille. Ce n’est que progressivement que les physiciens réussirent à dégager les noyaux des diverses disciplines que sont l’électrodynamique, la thermodynamique, l’optique, etc. La méthodologie de la physique expérimentale a précisément pour principal objectif de mettre en évidence les différents facteurs qui jouent un rôle dans un phénomène donné. Ainsi la chute des corps présente des aspects très variés : la chute d’une bille d’acier ne ressemble guère à celle d’une plume et pourtant ces phénomènes sont tous deux gouvernés par les mêmes mécanismes : attraction gravitationnelle, poussée d’Archimède et traînée due à la résistance de l’air. C’est parce que nous comprenons le rôle de ces trois facteurs que nous pouvons considérer des chutes d’apparences très diverses comme des manifestations d’un même phénomène.

Certes, en science sociale il n’est pas possible de réaliser des expériences comme peut le faire le physicien. Cependant tout comme en astronomie il est possible de faire des observations bien ciblées qui constitueront des sortes de quasi-expériences. Le principe fondamental pour observer un des facteurs de façon (presque) isolée est de trouver des situations o`u ce facteur joue un rôle prépondérant. De cette façon le bruit de fond dˆu aux autres facteurs sera proportionnellement plus faible. Par exemple, pour étudier l’effet qu’a une absence de liens maritaux sur la propension au suicide on observera une population dont les personnes ne peuvent pas se marier même si elles le souhaitent.

Cette approche est une forme particulièrement aiguisée d’analyse comparative, une méthodologie dont on sait qu’elle fut utilisée avec grand succès par d’éminents chercheurs en science sociale comme Ferdinand de Humboldt (linguistique), Emile Durkheim (sociologie), Marc Bloch (histoire), ou David Laitin (science politique).

Un dernier mot s’impose sur le rôle que jouent dans cette approche les modèles mathématiques. Une fois le rôle des principaux facteurs délimité par l’observation, il n’est en général pas difficile de construire un modèle mathématique. Cependant il est important de réaliser que la vertu principale d’un tel modèle n’est pas de s’ajuster aux données. Les modèles utilisés en science sociale sont presque toujours définis de façon ad hoc et reposent sur des mécanismes qui ont été imaginés précisément pour rendre compte des données. De ce fait l’accord du modèle avec ces mêmes données est implicitement assuré par avance. L’intérêt principal du modèle sera de fournir des prédictions qui pourront elles-mêmes être testées. Par exemple, si on fait tendre un des paramètres, a, d’un modèle vers une valeur “critique” ˆa le modèle fournira des prédictions qui, sans doute, n’auront pas encore fait l’objet d’une observation. Pour tester ces prédictions il faudra tout d’abord trouver des situations réelles dans lesquelles le paramètre a prend bien la valeur â. Ce n’est en général pas chose facile mais ce n’est qu’à ce prix que le modèle pourra être réellement testé de façon significative.

(*) Quételet (A.) 1835, 1869 : Physique sociale, ou Essai sur le développement des facultés de l’homme. Muquardt, Bruxelles.

[Ce titre correspond à l’édition de 1869 ; dans l’édition de 1835 qui fut publiée à Paris, le titre “Essai . . . ” précède le sous-titre “Physique sociale”.

(**) Roehner (B.M.) 2008 : Econophysics : challenges and promises. An observationbased approach. Evolutionary and Institutional Economics Review,March 2008

(à paraître).

Pour plus de détails sur cette approche on pourra consulter :

Roehner (B.M.) 1995 : Theory of markets. Trade and space-time patterns of pricefluctuations. Springer, Berlin.

Roehner (B.M.) 2002 : Pattern and repertoire in history. Harvard University Press,Cambridge (Massachusetts).

Roehner (B.M.) 2007 : Driving forces in physical, biological and socio-economic phenomena. Cambridge University Press, Cambridge.